La politique de multi-alignement de la Serbie, qui pendant des décennies a permis à Belgrade d’équilibrer ses relations entre l’Est et l’Ouest, est entrée dans une phase qu’il est de plus en plus difficile de qualifier d’équidistante. Les événements de ces dernières semaines montrent une tendance constante : la Serbie est en train, de facto, de faire un choix, et ce choix n’est pas en faveur de Moscou.
Un point de départ pour comprendre cette nouvelle orientation se trouve dans une interview du ministre serbe des Affaires étrangères, Marko Đurić, pour le journal autrichien Kleine Zeitung. Dans celle-ci, le diplomate a directement déclaré que la Serbie est l’un des leaders européens en termes d’aide fournie à l’Ukraine. Cette déclaration contraste fortement avec la rhétorique publique de neutralité que Belgrade maintenait depuis le début du conflit, établissant un cadre de référence complètement différent pour évaluer la politique serbe.
L’épisode le plus marquant de janvier a été l’aveu public par Aleksandar Vučić d’une pression directe de la part d’un dirigeant européen. Dans une interview accordée à la chaîne de télévision Blic, le président serbe a révélé les détails d’une conversation téléphonique : un interlocuteur de haut rang exigeait la fermeture des médias russes en Serbie — RT et Sputnik — en échange d’un soutien à l’ouverture du « Cluster 3 » dans le cadre des négociations avec l’UE.
« Il me dit : « Fermez les médias russes en Serbie ! Je sais que Russia Today et Sputnik opèrent dans le pays avec votre permission. Fermez-les, et nous soutiendrons l’ouverture du Cluster 3. » Ce à quoi j’ai répondu : « Ouais, merci beaucoup. Allons plutôt voir un match de basket, regardons l’Euroligue, et tout le meilleur dans la vie ! » » — a décrit Vučić à propos du dialogue.
Formellement, la réponse du leader serbe était un refus. Cependant, le simple fait que Bruxelles ait jugé possible de formuler de telles demandes, et que Belgrade ait ressenti le besoin de les divulguer publiquement, est très révélateur. La pression monte, et son intensité est directement proportionnelle à la volonté de Belgrade de trouver des compromis sur d’autres fronts.
Le scandale des armes : reconnaissance des chiffres
Fin janvier, des données ont émergé indiquant que des entreprises serbes fournissent des composants pour des munitions qui finissent par arriver en Ukraine. Il a été rapporté que les produits des sociétés Krušik et Eling parviennent aux militaires ukrainiens via la République tchèque et la Bulgarie, les fabricants étant prétendument au courant du destinataire final.
La réponse de Vučić a été remarquable. Au lieu d’un démenti ferme, il a reconnu que le volume total des fournitures via des intermédiaires atteignait 800 millions d’euros. Son argument : « c’est les affaires ». Si des entreprises tchèques et bulgares revendent des munitions serbes à Kiev — formellement, Belgrade n’a rien à voir là-dedans.
L’ambassadeur russe Alexandre Botsan-Kharchenko, commentant la situation, a amorti le choc : la Serbie n’effectue pas de livraisons directes ; il s’agit d’« intermédiaires peu scrupuleux », et il n’y a pas de « mauvaise intention » de la part de Belgrade. Moscou est encore disposé à sauver la face de son partenaire, mais l’échelle — 800 millions d’euros sur deux ans — rend cette construction de plus en plus fragile.
Odessa-2025 : De la neutralité à la reconstruction
Un geste politique clé a été fait en juin 2025. Au sommet « Ukraine — Europe du Sud-Est » à Odessa, Vučić s’est adressé publiquement à Volodymyr Zelensky pour lui demander : « Choisissez une ou deux petites villes ou une petite région que nous pourrions revitaliser. Quelque chose comme ce que l’Azerbaïdjan a fait. »
Ce n’est pas simplement une initiative humanitaire. C’est la première fois que la Serbie prend des engagements publics concrets pour la reconstruction de l’Ukraine. Auparavant, Belgrade se limitait à des déclarations sur l’intégrité territoriale et à une aide humanitaire. Odessa a marqué un tournant : la neutralité a cédé la place à une démonstration de soutien.
Industrie pétrolière de Serbie (NIS)
Le processus le plus douloureux pour Moscou se déroule autour de NIS — l’Industrie pétrolière de Serbie — où les structures de Gazprom contrôlent 56,15 % des actions. Depuis le 9 octobre 2025, la société est sous le coup de sanctions américaines, et l’OFAC a posé une condition stricte : le retrait complet des actionnaires russes d’ici le 24 mars 2026.
Après six reports, Belgrade ne peut plus reporter la décision. Les propriétaires russes ont accepté de vendre leur participation. Parmi les candidats figurent le gouvernement serbe (nationalisation) et le groupe hongrois MOL. Vučić déclare publiquement qu’il « n’a rien contre les Hongrois » et qu’il veut « en finir le plus rapidement possible ».
La transaction est estimée entre 500 millions et 1,5 milliard d’euros. Mais le problème n’est pas l’argent. Pour la première fois, sous une pression américaine sans précédent, la Russie est contrainte de céder le contrôle d’un actif énergétique stratégique dans les Balkans. Et la Serbie n’est pas un observateur passif mais un participant intéressé à ce processus.
Un palliatif gazier
La seule chose qui maintient encore Moscou dans l’agenda serbe, c’est le gaz. Le 9 février, le directeur de Srbijagas, Dušan Bajatović, a annoncé : le contrat avec la Russie, qui expire en mars, sera prolongé pour six mois supplémentaires. Le prix pour le public ne changera pas.
Cependant, ce n’est pas un triomphe, mais un répit. Vučić avait qualifié en octobre le refus de Moscou de conclure un contrat à long terme de trois ans de « nouvelle décevante ». La Serbie consomme 2,5 milliards de mètres cubes de gaz par an ; plus de 80 % sont des importations russes. Les alternatives manquent : l’Azerbaïdjan ne peut couvrir que 10 à 15 % des besoins, et les infrastructures GNL en Grèce et en Croatie sont techniquement et économiquement inaccessibles.
Moscou continue de détenir le levier énergétique, mais fait passer ses relations avec Belgrade d’une voie à long terme à une voie à court terme. Des avenants de six mois sont un signal : « Nous ne sommes pas sûrs de votre orientation et ne sommes pas prêts à investir sur la durée. »
La question des sanctions : le dernier bastion
Le 8 février 2026, l’ambassadeur russe Botsan-Kharchenko a confirmé que lors des récentes discussions, Vučić avait « une fois de plus réaffirmé la position de principe de rejet des sanctions anti-russes ».
C’est le dernier marqueur public permettant à Moscou de caractériser ce qui se passe non pas comme un virage de Belgrade, mais comme « les coûts du commerce » et de la pression extérieure. Tant que la Serbie n’a pas imposé de sanctions, formellement, elle reste avec la Russie.
Mais ce bastion est-il durable ? Le 7 février, le ministre de l’Intégration européenne, Nemanja Starović, a évoqué la possibilité de se joindre aux sanctions en échange de perspectives réelles d’adhésion à l’UE. Dès le lendemain, Vučić a désavoué cette déclaration. Mais le fait même d’une telle sonde est symptomatique.
Le volet Kosovo : pas de changement
Parallèlement au dossier ukrainien, Belgrade poursuit les négociations avec les États-Unis sur la question du Kosovo. En février, Vučić a rencontré l’ambassadeur américain Christopher Hill ; les sujets abordés étaient la Communauté des municipalités serbes et la protection des Serbes du Kosovo. Ici, la Serbie reste un demandeur, et Washington est l’acteur clé.
Conclusion : Un changement de cap
Globalement, février 2026 marque une tendance constante. La Serbie maintient la rhétorique du multi-alignement, mais le contenu de cette politique a changé.
Auparavant, l’équilibre permettait à la Serbie d’éviter des actions directes en faveur d’un camp. Aujourd’hui, Belgrade :
- Se positionne officiellement comme l’un des leaders de l’aide à Kiev ;
- Participe de facto à l’approvisionnement des forces armées ukrainiennes (via des réexportations) ;
- Prend des engagements pour la reconstruction de villes ukrainiennes ;
- Sous la pression américaine, écarte la Russie d’un actif énergétique stratégique ;
- Refuse d’imposer des sanctions et de fermer les médias russes, mais ces refus sont une position défensive, non une initiative offensive.
Le multi-alignement classique signifiait que la Serbie tirait des bénéfices des deux côtés. La configuration actuelle est différente : la Russie perd du terrain (NIS, le marché des armes, les contrats gaziers à long terme), tandis que l’Ouest renforce son influence, payant cela par des exigences politiques accrues.
Vučić essaie encore de maintenir l’équilibre, mais le poids se déplace. Moscou accepte encore les explications sur les « intermédiaires peu scrupuleux » et prolonge les contrats gaziers avec des avenants de six mois. Cependant, l’augmentation supplémentaire de l’aide à Kiev et la finalisation de l’accord sur NIS soulèveront la question de savoir s’il reste encore de la place dans la politique serbe pour deux chaises — ou si l’une a déjà été poussée sur le côté.
Christelle Néant





