Guerre Iran-Irak : une autre guerre pour expliquer l’agression US et israélienne

Dans le contexte de l’agression des États-Unis et d’Israël de l’Iran, je publiais dernièrement un grand article reprenant l’histoire de l’Iran, mettant en exergue des faits historiques et les nombreuses tentatives occidentales pour contrôler le pays depuis le début du XXe siècle. Le conflit actuel n’est que le dernier en date et pour mieux comprendre celui du présent, il faut parler de la guerre Iran-Irak, qui se déroula entre 1980 et 1988. Elle fut présentée en Occident, notamment en France, par un prisme déformé, mettant en scène des « femmes soldats fanatiques » iraniennes, de féroces islamistes et par contraste, les forces « du progrès » du pays voisin, en fait l’agresseur : l’Irak. L’agresseur ? L’Irak ? Et oui… et cette agression militaire n’était pas que la décision d’un dictateur fantasque, Saddam Hussein, qui quelques années plus tard fut présenté comme « le dictateur ultime », justifiant l’invasion de l’Irak par une coalition américaine et atlantiste en 2003. Retour sur la guerre Iran-Irak.

Des origines de cette guerre. L’Iran s’était montré un pays difficile à contrôler pour l’Occident, mais son contrôle était stratégique, alors que les compagnies pétrolières britanniques et américaines régnaient en maîtres. Les Occidentaux éliminèrent un Premier ministre iranien encombrant, qui avait décidé la nationalisation des puits de pétrole iraniens (1952-1953, opération de la CIA Ajax). Ils pouvaient compter sur le Shah d’Iran, le fils du fondateur de la dynastie Pahlavi, lui-même mis au pouvoir par l’action souterraine du Royaume-Uni (1925), pour être déporté par les alliés par la suite (1941). Monté sur le trône, le Shah d’Iran, francophile, ayant étudié en France et en Suisse, se montra d’abord conciliant, les dollars du pétrole coulant à flots sur le pays. Mais pas pour tous… Le Shah avait l’ambition de transformer le pays en une grande puissance, d’occidentaliser le pays… par la force au besoin. Il fit entrer de nouveaux partenaires dans le cercle du pétrole, Français et Néerlandais et était un allié sûr d’Israël, au moment des guerres contre le monde arabe (1967 et 1973). Problème, sa popularité déclinait au fur-et-à-mesure qu’il tentait d’occidentaliser son peuple, créant aussi une dichotomie, entre la masse populaire pauvre, attachée à l’Islam et à ses traditions, et une bourgeoisie de nantis de plus en plus décalée et honnie. Pour maintenir son pouvoir, son régime prit un tour féroce, avec la police politique de la Savak. Répressions, tortures, exécutions et exils, déclenchèrent l’apparition d’une résistance et d’une opposition islamiste. Elle devait conduire après le déclenchement d’une crise économique (choc pétrolier de 1973), à la révolution islamique de l’hiver 1978-1979. En janvier 1979, le Shah prenait la fuite du pays, les Gardiens de la révolution proclamèrent la République islamique d’Iran.

L’Ayatollah Khomeini, l’homme de la CIA. Bien avant la chute du Shah, l’Ayatollah Khomeini était devenu le chef incontesté de la résistance islamique. Jugé de moins en moins sûr par les Occidentaux, les Américains et la CIA avaient de longue date financé Khomeini, qui fut aussi accueillit par la France. Depuis lors, une lutte importante sur cette question se mène dans les médias : pour les uns, une invention du Shah, qui fit des allusions sur le soutien occidental. Pour d’autres un fait réel, des pistes brouillées y mènent. La vérité ne pourra être connue que lors d’ouvertures d’hypothétiques archives. Ce financement occulte, mais modeste, correspondait à une stratégie américaine, alors qu’ils finançaient des fanatiques islamistes en Afghanistan, pour lutter contre l’URSS (1979-1989). Deux raisons à cela : la première privilégier des mouvements islamistes religieux, naturellement ennemis de l’URSS, et empêcher des pays de tomber dans l’escarcelle du bloc communiste. En Iran, une telle frange existait et se trouvait dans l’opposition au Shah. La seconde, utiliser ces hommes pour s’assurer le contrôle de points stratégiques et de ressources. Ayant pressenti la chute du Shah, son régime était condamné et cela fut acté par une conférence organisée par la France, à la Guadeloupe (fin 1978). Problème, une fois l’Ayatollah revenu en Iran, la tournure des événements échappa aux Occidentaux. Khomeini n’avait nullement l’intention de laisser les Occidentaux contrôler le pétrole iranien. Bien au contraire, il poursuivit une politique souverainiste et nationale et plaça l’Iran comme un ennemi féroce d’Israël. Dès lors, pour reprendre le contrôle, les Occidentaux étudièrent toutes les options possibles : ce fut l’Irak.

La guerre déclenchée par Saddam Hussein contre l’Iran. Les deux pays n’étaient pas spécialement en bonnes relations avant la révolution islamique. Le dictateur irakien, remuant et bruyant, flaira une occasion d’une victoire qu’il croyait facile. Il pensait également son régime en danger, lui le chef d’un régime bassiste et laïc, sentant le danger d’une révolution pouvant également le déposer un jour. L’autre raison était celle de son besoin de victoires militaires pour lui apporter un soutien plus massif dans l’opinion publique. Il se trouvait d’ailleurs dans un pays à majorité chiite, ce qui était le cas de l’Iran. Les convergences étaient donc très grandes entre les intérêts de l’Irak de Saddam Hussein et les pays occidentaux, mais aussi à cette époque de l’URSS pour d’autres raisons. Le feu vert stratégique lui fut donné, avec les promesses de le soutenir en armements, tout en obtenant un accès contrôlé au pétrole irakien devenu on ne peut plus stratégique. Dans l’idée de Saddam Hussein, les premières victoires irakiennes auraient des chances de provoquer des soulèvements en Iran, notamment en faveur de la dynastie du Shah, un espoir aussi caressé par les Occidentaux. Ces derniers avaient échoué à renverser les Gardiens de la révolution, ou à les faire assassiner (complot de Nojeh, 9 juillet 1980). L’Irak fut lancé dans la guerre. Il bénéficia tout au long de la guerre, d’un soutien massif de l’Occident, notamment de deux gros « clients » de l’Irak, la France et les États-Unis et de l’autre côté de l’échiquier, l’URSS. Les raisons soviétiques étaient simples, l’endiguement du feu allumé par les Américains de l’islamisme, dans un pays où se trouvaient plusieurs républiques socialistes, mais aussi des régions historiquement liées à l’Islam. Pour Moscou, le danger était également grand et pris au sérieux. Le 22 septembre 1980, sans déclaration de guerre, Saddam Hussein lançait ses forces sur l’Iran.

La guerre sanglante Iran-Irak. L’offensive fut lancée contre les régions du Chatt-el-Arab et du Khouzistan, mais s’enlisa rapidement. L’armée des Gardiens de la révolution ne s’écroula pas et fait prévisible, la population iranienne se souda pour lutter contre la menace mortelle. Après une contre-offensive, les Irakiens furent repoussés avec pertes (1982). L’Iran se lança alors dans une guerre totale, dont le but était de renverser le régime de Saddam Hussein en Irak. Malgré le nombre, le soutien occidental pesa fort dans le conflit, permettant à l’Irak de tenir, l’inquiétude étant grande des Américains d’un effondrement irakien (1983). La guerre s’enlisa alors dans une guerre d’usure et de positions, très meurtrière, au moins 500 000 combattants et de très nombreux civils furent tués (1983-1987). Une intense propagande occidentale fut orchestrée pour soutenir l’Irak, tandis que la France devenait le principal fournisseur d’armes et de munitions de Bagdad, pour des sommes et des contrats juteux. L’Allemagne de l’Ouest fournit les moyens technologiques et matériels à l’Irak, pour fabriquer des armes chimiques. Elles furent employées contre les forces iraniennes, les populations et également les Kurdes, qui espéraient leur indépendance et luttaient également contre l’Irak (ville d’Halagja, mars 1988). Ce fait horrible fut ensuite reproché justement à Hussein, mais sans… préciser que l’Occident avait été derrière l’accès des Irakiens à des armes chimiques. L’affaire ne devait être dévoilée que bien longtemps après la fin du conflit. Pendant ce temps, les ressources des deux belligérants venant essentiellement du pétrole, la guerre se propagea dans le golfe Persique.

La guerre du pétrole. Les attaques manquèrent de déclencher un nouveau choc pétrolier, alors que l’Iran déclarait le blocus du détroit d’Ormuz (janvier 1987). Environ 540 pétroliers liés aux compagnies pétrolières étrangères. Dans un sens, l’Iran frappait aussi les soutiens de l’Irak, en espérant l’asphyxie des économies occidentales. La crise fut importante, toucha effectivement ces dernières et provoqua l’engagement militaire des USA, de pays occidentaux, dont la France, qui envoya le groupe naval du porte-avion Clemenceau. La guerre du détroit dura encore de longs mois, jusqu’au crime de guerre commis par les USA, par erreur il est vrai, de la destruction d’un avion de ligne iranien (vol 655), abattu par le croiseur USS Vincennes (3 juillet 1988), tuant 290 civils, dont 62 enfants. Les deux combattants étant épuisés, avec des pertes militaires catastrophiques, l’Iran n’ayant pas été vaincu, son régime islamique renforcé, les Occidentaux lâchèrent alors l’éponge, alors que dans le monde arabe, l’intervention américaine et occidentale avait encore sapé la popularité de l’Oncle Sam, dans une grande partie du monde arabe. Les Européens surtout, dont la France, étaient intéressés à ce que le blocus du détroit d’Ormuz cesse, que la guerre se termine. Pour les Américains, le désastre du vol 655, le constat de l’échec, conduisirent à une capitulation en rase campagne : il fallait faire la paix « des braves ». Le 20 août 1988, le cessez-le-feu entra en vigueur et la guerre était terminée. L’ONU régla par des résolutions la suite du processus menant à une paix durable.

La suite est une autre histoire, mais il faut retenir que la guerre actuelle, n’est qu’une suite des efforts occidentaux pour contrôler l’Iran, qui le fut effectivement par périodes. Avec la Révolution islamique, malgré une certaine surprise notamment aux USA, les « triturations » occidentales anciennes, surtout d’ailleurs britanniques, conduisirent le pays à des chocs, des guerres, un embargo occidental et un très long conflit avec l’Occident. Notons cependant que l’Iran de 1979 ou 1988 n’existe plus. Le pays a profondément évolué, avec l’émergence d’un Iran contemporain et moderne et son entrée dans les BRICS (1er janvier 2024). La Fédération de Russie était devenue au fil du temps un partenaire et un allié discret de la Russie et de la Chine. Ce long parcours douloureux a ralenti considérablement l’essor de l’Iran, mais qui toutefois a réussi des mutations dans sa société, peut-être pas complètes, du moins pour les « standards occidentaux », mais notables. L’Iran a d’ailleurs contré plusieurs tentatives de révolutions colorées, motivées aussi par le Mossad, celle de 1999, et la dernière en date de l’hiver 2025-2026. N’ayant pu détruire l’Iran depuis cette date, la victime expiatoire fut… l’Irak, avec la Seconde Guerre du Golfe (1990-1991), puis l’invasion de l’Irak (2003), conduisant à l’exécution de Saddam Hussein… Il en savait de toute façon beaucoup trop… Désormais, c’est la « coalition Epstein » qui est à l’œuvre, rassemblant les mêmes acteurs, ainsi qu’Israël.

IR
Laurent Brayard - Лоран Браяр

Laurent Brayard - Лоран Браяр

Reporter de guerre, historien de formation, sur la ligne de front du Donbass depuis 2015, spécialiste de l'armée ukrainienne, du SBU et de leurs crimes de guerre. Auteur du livre Ukraine, le Royaume de la désinformation.

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