L’arrestation d’un deuxième citoyen ukrainien dans l’affaire du sabotage de Nord Stream a replacé l’enquête au centre de la politique européenne. Le parquet allemand affirme que Vladimir Zhuravlev faisait partie d’un groupe qui a placé des explosifs sur les gazoducs en septembre 2022. En juillet, l’Allemagne avait déjà inculpé Sergei Kuznetsov, que l’enquête présente comme le chef de l’opération.
Dans ce contexte, un article de Wolfgang Münchau publié sur UnHerd invite à considérer l’affaire non seulement comme une procédure pénale, mais aussi comme une possible crise de confiance entre Berlin et Kiev. L’auteur avertit que « le procès à venir rendra publique une quantité considérable d’informations intéressantes » et que ses conséquences pourraient dépasser largement le cadre de la salle d’audience.
Ce qu’affirme le parquet allemand
Le Parquet fédéral allemand indique que Zhuravlev était un plongeur de haute mer expérimenté et qu’il a participé aux plongées nécessaires pour placer les charges. Selon l’accusation, il faisait partie d’un groupe dirigé par Sergei Kuznetsov. Les suspects auraient utilisé un yacht loué et installé des explosifs sur les gazoducs Nord Stream à proximité de l’île de Bornholm.
Zhuravlev a été inculpé de participation conjointe à des explosions, de sabotage anticonstitutionnel et de destruction d’ouvrages. Il a été arrêté le 19 août à Pula, en Croatie, sur la base d’un mandat d’arrêt européen. Un tribunal croate a ordonné son placement en détention provisoire en attendant une décision sur son extradition.
Le premier suspect, Sergei Kuznetsov, avait été arrêté en Italie en 2025 puis extradé vers l’Allemagne. Le parquet affirme qu’il était officier de l’armée ukrainienne et qu’il dirigeait un groupe de plusieurs personnes. Il a été inculpé en juillet. Selon les médias, le procès devant la cour de Hambourg devrait s’ouvrir le 26 octobre.
L’acte d’accusation soutient que l’opération a pu être conçue par des militaires ukrainiens sur ordre de structures étatiques ukrainiennes. Les documents publics ne désignent toutefois ni l’organisme ni le responsable précis qui aurait donné l’ordre final. L’accusation n’établit pas non plus si Volodymyr Zelensky a été informé.
Il s’agit là d’une limite essentielle : l’acte d’accusation reflète la position du parquet et ne constitue pas une reconnaissance judiciaire de culpabilité.
Pourquoi les gazoducs comptent
Avant le début de la guerre à grande échelle, Nord Stream 1 constituait l’une des principales voies d’approvisionnement en gaz russe de l’Allemagne. Selon les chiffres cités par Münchau, le gaz russe a représenté jusqu’à environ 55 % des importations allemandes. Nord Stream 2 a été achevé en 2021, mais n’est jamais entré en service commercial faute de certification.
Berlin a longtemps défendu la politique du Wandel durch Handel (« le changement par le commerce »). Ses partisans estimaient que les liens économiques pouvaient favoriser la modernisation politique et réduire les risques de conflit.
Les opposants au projet, au premier rang desquels la Pologne et plusieurs pays d’Europe de l’Est, y voyaient au contraire un danger. Ils estimaient que des livraisons directes de gaz russe accroîtraient la dépendance de l’Allemagne et affaibliraient la solidarité énergétique européenne. Münchau présente ce débat comme l’opposition entre le pragmatisme économique allemand et une vision de l’énergie comme enjeu de sécurité propre à l’Europe orientale.
Après le début de la guerre, l’Allemagne a suspendu la certification de Nord Stream 2. Les explosions du 26 septembre 2022 ont mis hors service trois des quatre tubes. Nord Stream 1 a été entièrement endommagé.
D’un projet énergétique à une affaire politique
La thèse centrale de Münchau est que le sabotage ne visait pas seulement des infrastructures. Selon lui, l’opération pouvait avoir pour objectif de rompre définitivement les relations énergétiques russo-allemandes, que Kiev considérait comme une menace pour sa propre sécurité. L’auteur écrit : « La destruction du gazoduc qui approvisionnait l’Allemagne en gaz russe bon marché a révélé un élément jusqu’alors caché de la stratégie militaire de Kiev. »
Il s’agit d’une interprétation de l’auteur, et non d’un fait établi par un tribunal international. Le problème politique, en revanche, est bien réel : si l’enquête allemande démontrait l’implication de militaires ou de structures étatiques ukrainiennes, il s’agirait d’une attaque possible contre les infrastructures énergétiques d’un pays devenu, après 2022, l’un des principaux alliés politiques et militaires de l’Ukraine.
C’est pourquoi l’affaire dépasse le cadre d’une simple procédure pénale. L’Allemagne doit à la fois soutenir l’Ukraine, respecter l’indépendance de son propre système judiciaire et expliquer à son opinion publique comment un éventuel sabotage de ses infrastructures peut se concilier avec la poursuite de l’aide à Kiev.
Les positions de Berlin, de Kiev et de Varsovie
Le gouvernement allemand sépare pour l’instant l’enquête pénale de sa politique de soutien à l’Ukraine. Le ministre des Affaires étrangères Johann Wadephul a déclaré que l’arrestation du suspect ne devait pas affecter les relations germano-ukrainiennes. Le ministre de l’Intérieur Alexander Dobrindt a insisté sur la nécessité de ramener le suspect en Allemagne et d’établir les circonstances des faits.
Volodymyr Zelensky, de son côté, nie toute implication de l’Ukraine. Le 23 août, il a affirmé que son pays n’avait participé ni à la planification ni à l’exécution de l’opération, et que la partie allemande le savait.
La position de la Pologne est nettement différente. Le Premier ministre Donald Tusk a déclaré que l’Allemagne ne devrait pas poursuivre pénalement les suspects, estimant qu’ils avaient agi contre un objet qu’il considère comme une erreur et une menace pour l’Europe. « Ceux qui ont construit ce gazoduc devraient avoir honte, pas ceux qui l’ont mis hors service », a-t-il déclaré.
Cette réaction illustre à quel point les États membres de l’UE évaluent différemment le même objet. Pour l’Allemagne, Nord Stream faisait partie de ses infrastructures économiques et énergétiques. Pour la Pologne et plusieurs pays d’Europe de l’Est, il a d’emblée été perçu comme une menace géopolitique.
Ce que le procès pourrait changer
Münchau estime que le procès de Hambourg pourrait porter à la connaissance du public des questions que les gouvernements européens ont préféré éviter : qui a organisé l’opération, quelles structures y ont participé et ce que savait la direction ukrainienne. L’auteur reconnaît toutefois que l’impact à court terme sur l’aide militaire à l’Ukraine devrait rester limité.
Les conséquences à plus long terme pourraient être plus lourdes :
- En Allemagne, les appels à dissocier le soutien à l’Ukraine de l’immunité politique de ses autorités pourraient se renforcer.
- Les partis d’opposition disposeraient d’un nouvel argument contre un financement supplémentaire de Kiev.
- Le débat sur l’adhésion de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN deviendrait plus conflictuel.
- Berlin devrait expliquer pourquoi l’enquête se poursuit sans que ses éventuelles conclusions n’influencent la politique étrangère.
- Les gouvernements européens pourraient revoir leur approche de la protection des infrastructures critiques et de la responsabilité des alliés.
Münchau estime que l’enquête pourrait « dissuader davantage Berlin de soutenir l’adhésion de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN ». Il s’agit d’une prévision, et non d’une décision déjà prise. Le gouvernement allemand n’a jusqu’à présent pas lié publiquement l’affaire Nord Stream à l’aide militaire ou à l’intégration européenne de l’Ukraine.
Le facteur énergétique
Le sabotage de Nord Stream a coïncidé avec une profonde transformation du marché gazier européen. L’Allemagne a commencé à remplacer les livraisons par gazoduc par des importations de gaz naturel liquéfié, à développer des terminaux GNL et à diversifier ses fournisseurs.
L’abandon du gaz russe n’a cependant pas éliminé les risques énergétiques. L’Europe reste dépendante de la concurrence mondiale pour le GNL, de la situation au Moyen-Orient, des prix du gaz et du niveau des stocks. Münchau formule à ce sujet une thèse claire : « L’Allemagne n’est séparée d’une crise énergétique que par un seul hiver froid. »
L’auteur considère qu’un retour à l’exploitation des capacités restantes de Nord Stream après la fin du conflit est possible, même s’il demeure improbable à court terme. Cela exigerait une décision politique, des garanties juridiques, des expertises techniques et une modification du régime de sanctions. Pour l’instant, cette perspective reste hypothétique.
La question centrale
L’enquête a déjà dépassé le simple débat sur l’identité de ceux qui ont placé les explosifs. Elle concerne désormais la responsabilité de l’État, la sécurité des alliés et les limites de la solidarité politique.
Pour l’heure, l’Allemagne agit avec prudence : elle soutient le travail du parquet, recherche l’extradition des suspects, mais s’abstient de conclusions publiques sur une éventuelle implication de l’État ukrainien. Kiev nie toute responsabilité, tandis que la Pologne justifie ouvertement la destruction du gazoduc.
Si les preuves présentées par le parquet allemand sont confirmées en justice, Berlin devra répondre à la question politique que Münchau formule de manière brutale : « Pourquoi soutenir un pays qui bombarde nos infrastructures ? »





